Mémoire de la TROCAO – Commission populaire pour l’action communautaire autonome en Outaouais

Dans le cadre de la Commission populaire pour l’action communautaire autonome en Outaouais, le 12 janvier dernier, plus d’une vingtaine de groupes communautaires de la région ont présenté leurs doléances aux trois commissaires et à la population. C’est donc une centaine de personnes provenant de divers milieux tant communautaire, institutionnel que politique, qui ont pu assister à l’événement et prendre part à la réflexion quant à la place de l’action communautaire autonome en Outaouais en 2016.

La TROCAO rend aujourd’hui public son court mémoire souhaitant exprimer les impacts liés au contexte d’austérité sur le regroupement, les membres et la communauté. Ainsi, se voulant un texte réflexif, voici notre contribution… bonne lecture!

Dans un Québec en proie à une vague d’austérité néolibérale sans précédent, où les besoins des populations vulnérables sont grandissants, où les ressources se font rares et où le secteur privé est appelé à jouer un rôle de plus en plus important, les coupures du gouvernement Couillard minent directement l’action communautaire autonome (ACA). Dans ce contexte, il est urgent de tous s’unir à nouveau pour défendre et promouvoir l’action communautaire autonome, puis maintenir la capacité des organismes à soutenir et à répondre aux droits et besoins des populations. Afin d’illustrer la complexité des impacts liés à l’austérité, le sujet sera abordé sous deux angles: la TROCAO en tant qu’organisme communautaire autonome, mais également la TROCAO en tant que regroupement avec ses membres.

En premier lieu, en ce qui a trait à la TROCAO, qui en plus d’être un regroupement d’organismes, est un organisme à part entière avec des défis semblables aux organismes qu’elle rassemble. En effet, il est difficile de parler des impacts de l’austérité sans parler de l’effet du sous-financement, qui touche inévitablement la TROCAO elle-même, tout comme ses membres. Les défis de ressources humaines qui se posent à la Table due à son sous-financement sont majeurs. Comme le financement n’est pas aussi grandissant que la demande du milieu, qui lui cherche par tous les moyens à se garder la tête au dessus de l’eau, l’épuisement se fait de plus en plus sentir. Le financement à la mission ne permettant pas d’aller au-delà de 2 ressources humaines, pour couvrir l’ensemble du territoire et plus de 75 organismes; les risques de roulement de personnel sont majeurs. Ces problématiques de ressources humaines créent elles aussi des difficultés associées au manque de temps des ressources en place. Faute d’espace, nous ne les aborderons pas, présumant que les groupes de base sauront exprimer cette affirmation dans leurs mémoires.

La TROCAO ne faisant pas exception aux organismes du milieu, elle pourrait être portée à mettre toutes ses énergies sur les dossiers quant au financement, d’abord pour ses membres qui n’arrivent pas à boucler leur budget annuel, mais également pour ses propres finances. Dans un contexte économique et politique menant à cette dite austérité, c’est parfois quelques centaines de dollars qui font une différence entre une fermeture et un maintien des activités.

De ce fait, la vocation socio-politique de la TROCAO prend de plus en plus d’espace, restreignant le pouvoir d’agir sur la mission de promotion de l’ACA et la vie associative pour la défense des acquis sociaux. En effet, plusieurs projets de loi d’envergure visant le remaniement de l’État, par exemple le PL 10, 20, PL 56, PL 70, mène à devoir agir davantage en défense de l’ACA et en mobilisation contre ces projets de loi, exercices fort épuisants pour les regroupements, ainsi que pour les membres.

Sur un second plan, les impacts de l’austérité sur l’interaction entre les regroupements et leurs membres sont multiples. Les constats sont nombreux et surgissent de différentes manières. Pour l’exercice de ce mémoire, nous nous concentrons sur trois impacts qui prennent de plus en plus d’importance dans la pratique de l’action communautaire autonome, plus spécifiquement au sens commun autour du regroupement qu’est la TROCAO.

La réduction de la participation à la vie associative;

Il apparaît impossible de dissocier l’augmentation de la charge de travail (d’intervention et administrative) des groupes communautaires et l’austérité. Ce poids influence la participation à la vie associative de la TROCAO. En effet, en Outaouais, les groupes évoquent se sentir épuisé, devoir constamment gérer des urgences, subissent un roulement de personnel important et certains sont perpétuellement à la recherche de financement. Ces impacts sur les organismes ont pour répercussions une réduction de la capacité à s’impliquer auprès de leur regroupement. Ils expriment une volonté, mais un manque de temps et d’énergie. Née de l’initiative des acteurs de la communauté, la TROCAO doit continuer de vivre par la participation de ses membres, sans quoi la notion de l’autonomie communautaire perd son essence. C’est l’agrégation des implications individuelles des membres qui fait la force brute de la TROCAO, et celle-ci est mise en péril.

Tiraillement identitaire entourant l’ACA;

C’est bien connu, le milieu communautaire est très hétérogène. Il existe plusieurs écoles de pensées, des penchants politiques différents, des approches différentes, parfois même des guerres d’idéaux. Néanmoins, les groupes ayant adhéré à la TROCAO expriment le souhait d’adhérer aux critères de l’action communautaire autonome; ils y croient. Cependant, avec le désengagement de l’État, pour la plupart, leurs revenus ne sont plus suffisants pour permettre de réaliser leurs missions. Puisque le secteur privé est enclin à jouer un rôle de plus en plus important, l’augmentation des diverses opportunités qu’offrent les partenariats publics philanthropiques, ces subventions deviennent attrayantes. En acceptant de soumettre un projet pouvant parfois dénaturer la mission de leur organisation à une fondation privée, l’action communautaire autonome est encore mise à l’épreuve.

La liberté de déterminer sa mission, ses approches et pratiques, de pratiques citoyennes et d’adopter une approche globale et la mission sociale favorisant la transformation sociale peuvent être bafouées au nom d’un financement précaire et à court terme. Là où se situe le tiraillement identitaire, c’est lorsqu’on s’identifie à la fois comme un organisme communautaire autonome et qu’on est soumis à des nouvelles règles de jeux, déterminées par des grands philanthropes qui ont une vision bien différente du rôle des organismes communautaires. Le secteur privé offre des services à la clientèle, rapporte et se quantifie dans une perspective managériale. Au contact à plus long terme avec l’idéologie provenant du privé, les pratiques communautaires pourraient perdre leur essence, comme c’est déjà le cas pour certains organismes s’étant détachés de la vision d’action communautaire autonome. Les groupes se disent alors tiraillés entre le développement communautaire et la survie. Ainsi, on assiste à une dénaturalisation des missions pour se plier aux exigences des bailleurs de fonds, alors qu’il ne s’agit pas de projets à long termes permettant la réalisation de la mission d’emblée.

Transformation des valeurs communautaires à contre-courant;

Faisant suite à ce tiraillement identitaire, on constate qu’avec la culture managériale, la logique de dispensations de services et l’augmentation de la contribution du privé aux activités communautaires, les valeurs changent et la culture du mouvement communautaire également.

Pour illustrer ceci, nous recevons régulièrement des demandes d’appui pour des projets s’adressant à un bailleur de fonds privé. En tant que regroupement, il nous apparaît impossible d’y répondre positivement, d’abord puisque ça contrevient à notre mission, mais également à l’idéologie de l’action communautaire autonome. De plus, cela créerait un esprit de compétition entre les membres qui, probablement, soumettront un projet pour obtenir une même subvention. Il s’agit désormais d’une compétition pour obtenir la meilleure subvention, avec le plus d’appui possible, dont le nôtre. Il est possible d’en comprendre que cet exemple mène à une désolidarisation du milieu communautaire au fil des années. Le temps mis à effectuer des demandes de subventions et répondre aux exigences des bailleurs de fonds a des répercussions sur le temps de réflexion quant à nos pratiques, nos interventions et notre vie associative. Certes, les valeurs d’entraide et de solidarité dans le communautaire sont encore présentes, mais elles se détériorent progressivement et subtilement.

La TROCAO se veut un lieu où les membres délibèrent et mettent en commun leurs idées, leurs moyens et leurs ressources pour construire collectivement un rapport de force. À ce titre, c’est l’agrégation des implications individuelles des membres qui fait la force brute de la TROCAO. Sans eux, elle perd ses valeurs de démocratie, de solidarité et d’enracinement dans la communauté. Il s’avère aujourd’hui nécessaire de se concentrer sur des solutions collectives dans une campagne majeure et unitaire pour joindre nos forces, indépendamment de notre identité à une bannière ou une autre. Visons les causes directes des inégalités sociales au lieu d’agir sur les répercussions de celles-ci.

Solidairement,

L’équipe de la TROCAO

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